Introspections et tergiversations d'un esprit troublé

Ou Comment tourner en rond pas l'exemple.

vendredi 9 mai 2008

Tekos 1.0

Je me hisse difficilement hors de la voiture.
Ma mission est simple : trouver des taz pour la prochaine tournée matinale des BPM. Il commence à peine à faire jour, et merde, ce qu’il fait froid. Alors que je me dirige vers l’entrée de la rave, je réalise que sortir seule, en pleine descente de taz, était une mauvaise idée. Chancelante, je croise des groupes de camés, des groupes de déchets, des groupes de piles à ressorts, et parfois des groupes des trois en même temps. Qu’est ce que je fous là, déjà ? Ah, oui, je traverse seule les flots d’hommes en rut remplis d’amour à donner, au milieu d’un terrain militaire, pour trouver des dealers de pilules. Je les repère assez facilement : ce sont les seuls qui ont l’air clean.

Mon mec me rejoint alors que je finalise ma dernière transaction. On est arrivés à la teuf en fin d’après midi, hier, et nous avons découvert ce qui ressemblait à une gigantesque fête foraine. Des allées bétonnées quadrillent des prairies de gazon ; en bordures de ces allées s’alignent les innombrables sound systems, tandis que les voitures, camping car et autres tentes s’éparpillent dans l’herbe. Disséminés ça et là, des petits stands de fringues, de bangs et de kebab, ainsi que quelques tentes de Médecins du Monde. Quelques voitures de flics et du Samu circulent, et nous apercevons un hélicoptère militaire survoler le terrain. L’ambiance est à la fête, mais après un premier tour de piste, nous sommes surpris du petit nombre de teufeurs qui se trémoussent devant les enceintes. Je comprendrai plus tard, ce lendemain matin : ils profitaient du calme relatif et de la lumière pour se reposer et stocker les prods pour la nuit.
Après ce premier repérage des environs, une gonzesse avec qui nous avons fait le trajet nous propose une trace de MDMA fraîchement négociée. Je l’observe attentivement réduire les cristaux en poudre avec sa carte de crédit. Je n’ai jamais sniffé mais je n’ai pas peur, je suis là pour expérimenter, apprendre et faire tout ce qui peut paraître inconsidéré au quotidien. Et puis je ne suis pas toute seule, si cela se passe mal, je serai en sécurité. Se défoncer fait partie du programme, et quelques heures après notre arrivée, le soleil à peine couché, nous décidons tous les deux de partir en quête d’ecstasy, le MDMA en poudre ne produisant aucun effet.

La nuit est tombée, je danse sans retenue devant un mur de son. Cela fait plus d’une demi-heure que je digère mon premier cachet, et je suis envahie par une formidable énergie. Je ne me suis jamais sentie aussi bien, et tandis que nous déambulons de murs en murs, j’abandonne la marche en tant que mode de déplacement pour le sautillement, bien plus approprié dans mon état. Shboing shboing shboing. Je suis accompagnée par la personne la plus fabuleuse de la création psychédélique, et rien ne peut m’arriver. Un groupe de potes nous propose des buvards d’LSD, que nous consommons sans hésitation. Nous voilà repartis pour quelques tournées de terrain. Nous semblons flotter dans une autre dimension ; des lumières colorées défilent au rythme de musiques assourdissantes. Tout m’apparaît drapé d’irréalité, bien qu’étant parfaitement consciente, et je perds la notion du temps. Je ne manque de rien dans notre bulle chimique, la faim et la fatigue me sont étrangères. Nous nous collons de plus en plus l’un à l’autre, il faut fusionner. Nous gobons notre deuxième taz, mais le froid nous rattrape : il nous faut un feu. Nous en trouvons un rapidement, et c’est avec plaisir que nous profitons quelques instants de la bienveillance d’un teufeur qui nous l’alimente.

Nous sommes dans la voiture, nous prenons notre deuxième buvard d’LSD. Un des couples qui nous accompagne nous a invités à nous réchauffer à l’intérieur. Ils essayent de dormir. Je ne comprends pas ; rien ne pourrait me pousser à dormir ici alors que la fête bat son plein dehors. J’ai juste envie de me poser un moment au chaud, avec lui. Je le regarde intensément, rien ne saurait me distraire de ma contemplation béate. Je distingue son visage dans la pénombre grâce l’éclairage d’un mur à proximité. Ses traits se tordent, et un mot me vient à l’esprit : farfadet. Je ne sais pas trop si c’est un effet d’optique ou le LSD. Nous ne parlons pas, nous ne sommes pas seuls, les deux à l’arrière tentent de se reposer. Nous nous fixons, silencieux pendant 1 heure ; nous jouons un remake des Feux de l’Amour par télépathie. Un type tape au carreau de la vitre : « HEY VOUS VOULEZ DES TRIPS ? ».


Il m’a attrapée le bras, il me crie dessus, il veut savoir si je suis accompagnée, et si je suis amoureuse. Très amoureuse, que je lui hurle tout en essayant de garder mon équilibre face à sa poigne. Il doit être aux alentours de 6 heures du matin, et j’ai laissé les autres dans la voiture le temps de trouver de la came pour la matinée. Je ne suis pas encore descendue, et j’ai froid. Ce type ne lâche pas mon bras, et me répond qu’il ne m’aurait jamais laissée seule, lui, s’il avait été amoureux. Je me dégage de sa prise, et continue ma traversée du béton, en quête du Motorola Rose. J’essaye de me concentrer sur cet objectif tandis que des souvenirs refluent. C’était cette nuit, on avait embarqué son ex dans un tour des murs. Je suis en train de danser, on est tous les deux en pleine montée de taz. Je l’aperçois en train de l’enlacer, elle. Je me retourne rapidement, coupable de les avoir vus. Je songe à me fondre dans la masse ; je me sens de trop, et me demande jusqu’où ils iraient si je les laissais là, seuls tous les deux. Tandis que nous nous dirigeons vers un autre mur, je les laisse me distancer. S’en rendront-ils compte ? Je balaye ces conneries de mon esprit et les rattrape, il est tazé, moi aussi, cela n’a aucune importance.


Nous gobons notre troisième bonbon rose. Il est 7 heures du matin, et mes poches sont pleines de surprises colorées. Il m’a rejointe, et nous entreprenons une tournée matinale du tarmac. Nous découvrons ce qui s’apparente à un paysage de catastrophe nucléaire. Des types hagards titubent, perdus, les gueules ravagées, tandis que les derniers résistants kakis de la nuit se secouent frénétiquement contre les enceintes, au milieu des cadavres endormis sur les tessons de bouteilles. Quelques spécimens attirent notre attention : nous ne parvenons pas à concevoir leurs vies hors teuf, si ce n’est une vie de clochard détruit pas les drogues. Nous savourons l’ambiance matinale, et regardons les déchets de la nuit croiser les premiers levés, sortis frais et dispos de leurs tentes chercher de quoi boire et manger.
Un snif, trois taz et deux buvards de LSD plus tard, douze heures sont passées, et nous sommes en train de gambader au milieu d’une prairie, entourés de boum boum boum. Heureux et infiniment niais, allongés dans l’herbe humide, nous tentons de nous communiquer notre amour réciproque en regardant un autre couple se rouler dans un fossé. Ils sont mignons, ils s’aiment beaucoup à cet instant précis, et il ne manque que les fleurs pour compléter ce tableau de hippie camé. Comme nous. Dans notre infinie perfection, nous discourons sur la philosophie de la teuf tout en reluquant le cul de la gonzesse dans son fossé. C’est à contre cœur que nous rejoignons les autres, sur le départ.
On nous annonce des barrages de flics avec des chiens. Il est hors de question de jeter nos derniers cachets, et il est alors tout naturel qu’ils transitent dans mon vagin, le temps du retour. Nous ne sommes pas totalement descendus, et les roues sur l’asphalte se transforment en caisson de basse, comme à peu près tout ce qui fait du bruit, et nous continuerons de nous trémousser jusqu’à la mi journée, lorsqu’enfin nous parviendrons à trouver le sommeil.

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mercredi 4 juillet 2007

Alea jacta est.

Choc. Force. Piège.
Comme une envie de mourir qui disparaît. C’est en train de m’arriver. J’ai la respiration coupée, mon estomac hurle. Et seul mon estomac parviendra à hurler. Je prends conscience du ridicule de ma force physique. Je suis un bout de chiffon. Ce n’est pas comme dans les films, c’est très long ; pourtant dans l’absolu ce ne sont qu’une poignée de minutes. La relativité est un concept surprenant.

Je suis juste paralysée. J’ai très peur de mourir. Je suis enragée, je pleure fort. Les seuls sons qui me parviennent sont ceux de mon cœur qui bat la chamade, et les siens. Je suis insultée dans tout mon être. Ou peut être dans mon absence d’être, je ne suis plus rien qu’une merde sur un trottoir, après tout.

La délivrance passe. Elle ne fera que passer d’ailleurs, elle me laissera crever sur mon trottoir. L’incarnation de la délivrance est en pleine conversation téléphonique, cela donne l’illusion qu’une armée de délivrance est en marche. Je reviens à moi, sur ce trottoir. Mes forces me reviennent un peu, je me débats. Il s’enfuit, ce connard au téléphone risque de le surprendre.

Je me retrouve seule. Il faut que je me lève et que je courre à l’abri. Je ne sais plus trop ensuite.
La longue douche bouillante. Puis toutes les autres, avec cet acharnement grotesque.
Ce n’est pourtant jamais parti. C’est comme cette odeur de merde qu’on écrase sur un trottoir ; tenace.

Je veux ma mère. Mais elle me le dira, je l’ai bien cherché, voire mérité.

Il faut que ça sorte.


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vendredi 16 décembre 2005

Papa, Maman

- 6 ans
Tunisie.
Aujourd’hui c’est l’anniversaire de Maman.
Papa est encore en déplacement.
Elle raccroche le téléphone avec un grand sourire : « Papa a dit qu’il avait envoyé un colis à la poste pour moi ! ».
Je suis un peu surprise, cela ne ressemble pas à Papa. Elle me demande de rester sage ; il ne nous a pas assez laissé d’argent pour payer un taxi, alors elle ira à pied. La poste est à 6km et il y a un soleil de plomb dehors, elle en aura donc pour quelques heures.

Lorsqu’elle est de retour, son visage est décomposé ; il n’y a pas de colis. Après une longue conversation téléphonique avec Papa, elle m’annonce: « Papa n’a jamais envoyé de colis. C’était une plaisanterie. »
Je ne comprends pas vraiment l’humour de Papa.
Nous nous asseyons dans la cuisine. Elle attrape une baguette et y plante des bougies. Elle murmure : « Joyeux anniversaire
- Il n’y a pas de gâteau ?
- C’est ça, le gâteau. »
J’aperçois des larmes couler sur son visage. Elle part dans leur chambre, me laissant seule face à la baguette d’anniversaire.
Je pleure à mon tour. Je me sens impuissante, Maman est triste et je ne peux rien faire. Si je pouvais, je lui offrirais tous les cadeaux du monde.
« Papa n’est qu’un salaud »
C’est la seule insulte que je connaissais en français à l’époque, Papa l’avait employée envers mon grand frère. Cette injure représentait pour moi ce que l’on pouvait dire de pire de quelqu’un.


- 7 ans
Tunisie.
Papa et Maman se sont enfermés dans la bibliothèque, il y a des cris.
Je m’approche prudemment de la porte pour mieux comprendre. Je distingue quelques bribes ;’ « ta guenon », « divorce », « salope ».
Puis la porte s’ouvre brusquement. Je suis pétrifiée, Papa me tire dans la bibliothèque : « Qu’est-ce que t’as entendu ? ». Je ne parviens pas à parler. Il me menace avec sa chaussure et réitère sa question. Maman intervient : « Je ne pense pas que la menacer l’aidera à parler ».
Papa : « Qu’est ce que tu faisais là ?
- Je triais les livres empilés devant la porte » C’est fou ce qu’une chaussure peut vous faire dire.
L’interrogatoire durera 10minutes pendant lesquelles je ne lâcherai rien.
« Papa n’est qu’un salaud ».


- 7 ans et demi
France, vacances.
Nous entrons Maman, mon frère et moi dans la chambre d’hôtel. Il y a une tv, je vais pouvoir regarder les dessins animés le matin. Papa ne nous accompagne jamais en vacances. La vie familiale l’ennuie.
Maman nous demande de nous asseoir sur un des lits ; elle veut nous parler de quelque chose d’important.
« - Je ne rentrerai pas comme prévu à la fin des vacances chez Papa. Vous êtes assez grands pour comprendre maintenant : Papa a été trop méchant, je vais demander le divorce. Je vais rester à Paris chez Papy et Mamie. J’aimerais beaucoup que vous restiez avec moi, mais si vous préférez retourner chez Papa, vous pouvez. Maman vous aime beaucoup, je ne vous en voudrai pas du tout si vous choisissez Papa.
- Moi je préfère beaucoup rester avec toi !
- Ouais, moi aussi ».
Et Maman de nous détailler les raisons de sa décision :
« Papa m’a trompée avec une femme, elle s’appelle M. Il n’est jamais là, et quand il prétend être en déplacement professionnel, il est avec elle. Il n’a qu’à la garder, sa guenon. En plus, si vous êtes avec moi, il ne vous frappera plus jamais. Ca sera bien, on restera au début chez mes parents, et quand j’aurai un bon travail, on aura notre appartement à nous 3, on fera tout ce qu’on veut. »
Maman nous explique qu’il n’est pas au courant, qu’il ne faudra rien lui dire. Elle projette de lui faire la surprise le jour de notre arrivée prévue, lorsqu’il aura attendu 2h.
Nous sommes enthousiastes à l’idée de la tête que fera Papa.
« Papa n’est qu’un salaud ».


- 8 ans
Paris.
J’ai appris plein de nouveaux gros mots à l’école. Je suis la 1ère de la classe. Maman n’a pas encore trouvé d’emploi suffisamment bien payé, mais elle a des stages. Elle dit qu’à 39ans, ce n’est pas évident, même avec une maîtrise de droit.
Elle prend du prozac. Elle m’apprend qu’avec ça, lorsqu’elle se caresse c’est comme si elle touchait son bras. Elle est dépressive, et c’est à cause de Papa.
Maman nous a révélé qu’Il l’avait menacée de la piquer avec une seringue infectée par le sida.
« Papa, c’est qu’un enculé »
Je dors depuis peu dans la chambre de Maman. Elle m’a déplacé de celle de mes grands parents parce qu’elle s’inquiète pour moi ; Mamie est alcoolique et ne m’aime pas. Elle me traite de « Fatima », mais je ne comprends pas à l’époque : « Mais mon prénom c’est I. ! »
Maman me rappelle que sans moi, elle serait très malheureuse.
Nous faisons des projets pour l’appartement que l’on aurait, un jour.
J’ai peur que Papa ne vienne et ne nous tue.
« Papa n’est qu’un salaud... »

Posté par iepsilon à 15:31 - Réminiscence - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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